Chypre prend les rênes de l'Europe à un moment critique
Depuis le 1er janvier, Chypre assume la présidence semestrielle du Conseil de l'Union européenne, un rôle symbolique mais potentiellement déterminant dans un contexte géopolitique tourmenté. Alors que Donald Trump menace d'annexer le Groenland et que Vladimir Poutine intensifie la pression sur l'Ukraine, cette petite île méditerranéenne de 1,2 million d'habitants se retrouve à la tête des Vingt-Sept. Un costume trop grand pour un pays aux ambitions limitées par ses propres conflits ?
Un épisode ukrainien révélateur des divisions européennes
Le symbole n'a pas manqué début janvier lorsque le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'est rendu à Nicosie pour assister à la cérémonie d'ouverture de la présidence chypriote. L'accueil fut tiède, et une formule particulièrement virulente sur les réseaux sociaux : "Rentre chez toi le clown". Plus grave, analyse Andreas Theophanous, spécialiste des relations internationales à l'Université de Nicosie, le discours de Zelensky a commis un impair historique pour l'île divisée.
Un silence éloquent sur le conflit chypriote
"Zelensky est venu chez nous et il n'a même pas mentionné l'invasion turque… Forcément, les gens d'ici l'ont remarqué," note Andreas Theophanous. "Ce que la Turquie a fait à Chypre est encore pire que ce que la Russie fait à l'Ukraine : la Turquie a pris 40% de Chypre en 1974, puis a déplacé la population d'Anatolie pour prendre possession des maisons des Chypriotes grecs expulsés."
La Turquie, un paradoxe européen
Le président ukrainien ne pouvait pas se permettre de critiquer Ankara, deuxième armée de l'Otan et pays clé de l'accès à la mer Noire. Mais cet épisode reflète la complexe équation européenne, dans laquelle vingt-sept pays n'ont évidemment pas les mêmes intérêts politiques et géographiques. Pour de nombreux Chypriotes, l'Union européenne se mobiliserait davantage pour le Groenland ou pour l'Ukraine —qui n'est pas un pays membre— que pour Chypre, État de l'UE depuis 2004 et en conflit avec la Turquie.
Un rôle de coordination au cœur des crises
Chypre succède au Danemark à la présidence du Conseil de l'UE, avant de laisser la place à l'Irlande au 1er juillet. À ce poste, le pays méditerranéen est chargé de coordonner les positions des Vingt-Sept, d'appeler à des réunions d'urgence et de présider les sessions entre ministres. Un rôle qui peut être décisif, comme lorsque la France présidait le Conseil de l'UE lors du premier semestre 2022 et a pu impulser la réponse européenne à l'invasion russe de l'Ukraine.
La présidence : un fardeau pour un petit État ?
"Par définition, la présidence d'un petit État membre est une présidence très faible, en particulier dans le cas de Chypre," soulève un diplomate européen. "Aujourd'hui, personne ne pense sérieusement que la présidence chypriote incarne le visage de l'Union européenne sur le plan géopolitique. Personne. Si vous aviez l'Allemagne ou la France, ça aurait plus de poids."
Les défis de l'agenda chypriote
Mais cette présidence se retrouve sous le feu des projecteurs en ce début d'année, alors que Donald Trump menace d'annexer le Groenland, territoire d'un pays membre, et que Vladimir Poutine redouble de violence contre l'Ukraine. Chypre doit aussi gérer les questions migratoires à ses frontières extérieures, négocier des positions sur la transition énergétique et s'atteler à la réforme des règles de concurrence.
Chypre, laboratoire de l'Europe divisée
Le cas chypriote est à la fois un symptôme et un laboratoire de l'Europe contemporaine. Symptôme, car il révèle les tensions entre les pays membres et les divergences d'intérêts parfois profondes. Laboratoire, car Chypre doit, dans ses six mois de présidence, tenter de trouver des consensus là où son propre pays peine à surmonter un conflit qui dure depuis 1974.
Le président chypriote Nikos Christodoulides a déjà appelé à une "Europe qui protège", une formule qui résonne dans un moment où l'UE est confrontée à des pressions extérieures sans précédent. Mais pour beaucoup d'observateurs, l'heure est moins à la protection qu'à la division, à une Europe où chaque pays défend ses intérêts particuliers face aux défis communs.
Alors que Chypre prend la barre, l'Europe se trouve à la croisée des chemins. La petite île méditerranéenne, elle-même divisée et en conflit, doit tenter de coordonner les Vingt-Sept dans une tempête géopolitique qui ne fait que commencer.